Virée Bretonne

 

Extrait de mon autobiographie

 

 

 

C’était la première fois que je quittais le Nord - Pas de Calais. Pour les vacances, jusqu’ici, nous partions à Stella Plage, parce que Stella Plage se situe à côté de Berck Plage et que le docteur avait dit que l’air de Berck me ferait le plus grand bien. Mais « Stella Plage serait moins triste, avait dit ma mère, car on n’y verrait pas d’enfants en fauteuil roulant puisque c’était à Berk que les docteurs envoyaient les enfants handicapés ». Le docteur avait surestimé l’air iodé des plages nordistes, ma luxation de la hanche ne fut réparée qu’au prix d’une opération dont les suites me clouèrent au lit plusieurs mois. Mais en 1972, avec une articulation toute neuve, je pouvais sans mal sauter comme un cabri. Mes parents délaissèrent donc la Côte d’Opale pour lui préférer les Côtes-d’Armor qui s’appelaient encore à l’époque les Côtes-du-Nord. J’avais 9 ans et je découvrais avec émerveillement que les maisons pouvaient être de pierre plutôt que de briques, que les hortensias pouvaient être bleus, que la plage pouvait être petite, crique nichée entre de gros rochers plutôt qu’interminable bande de sable. Et puis tout de suite, j’ai aimé la lande. Rude et sauvage, offerte au vent.

Mes parents – enfin, ma mère, sans doute – avaient décidé que je partirais en train avec le reste de la famille tandis qu’eux prendraient la voiture. J’étais tout excitée par le voyage car il fallait transiter par Paris et se rendre de la gare du Nord à la nouvelle gare Montparnasse avec ses escalators et ses tapis roulants, prendre le train de nuit et rouler longtemps pour se réveiller loin le lendemain matin. Mon père ferait plusieurs trajets avec sa Peugeot 204 bleu pâle pour transporter tout le monde de la gare à la maison de vacances louée pour 3 semaines. Le séjour se passerait en famille, comme d’habitude, mais à l’instar du lieu, la composition de la famille avait changé. À Stella Plage, nous partions avec mes grands-parents paternels, ma tante Éliane, sœur de mon père, son mari Norbert (qui montrait une nette ressemblance avec Frankenstein), et leurs enfants, mon cousin Michel et mon adorée cousine Estelle de 2 ans mon aînée. Ma mère s’était disputée avec Éliane et Norbert, je ne sais pas pourquoi, aussi cette année, notre escapade bretonne se partageait avec mes grands-parents maternels, ma tante Marianne, sœur de ma mère, et son tout nouveau mari Jean-Félix dit Jean-Fé, ainsi que Louise, cousine de ma grand-mère et son mari Henri, celui qui chantait tous les ans « Minuit chrétien » au repas de Noël. Je les aimais tous bien, mais je regrettais vraiment d’être la seule enfant, et ma cousine Estelle me manquait cruellement. Je ne l’ai jamais revue et cette séparation fut pour moi un vrai chagrin. Tous les matins, dans une pièce qui jouxtait la grande cuisine de la maison bretonne où les adultes s’affairaient pour le repas de midi, je tentais de dessiner des Mickey et des Donald le mieux possible sans décalquer. Quand j’en avais assez, j’écoutais la radio parce que j’étais sûre d’entendre Claude François chanter « Le lundi au soleil » et qu’alors je pourrais jouer à être une Claudette. Mon père avait dit qu’il « aimait bien la noire ». J’en étais un peu triste car si je pouvais m’entraîner à danser aussi bien qu’elle, je savais que je ne lui ressemblerais jamais car je ne pourrais jamais avoir la peau noire. Je faisais parfois une incursion dans la cuisine et je fus stupéfaite d’apprendre cette année-là qu’il était normal de jeter crabes et araignées de mer encore vivants dans l’eau bouillante… Sur les coups de onze heures, les hommes partaient « en ville » acheter les journaux et des cigarettes et ma mère m’autorisait presque toujours à les accompagner. Ils en profitaient pour boire une bière ou un pastis, parfois deux. Assis en terrasse, mon père m’apprenait les départements français grâce à l’immatriculation des voitures que nous regardions passer. Je les connais toujours par cœur, leurs préfectures aussi, apprises trois ans plus tard en vacances en Bretagne du Sud avec encore d’autres membres de la famille…

L’après-midi, si le temps le permettait, nous allions à la plage. Mon père évitait l’eau à cause d’un ongle incarné mal soigné qu’il traîna des mois parce qu’il avait peur d’aller consulter le médecin. L’ongle lui faisait mal dès qu’on le touchait, et son gros orteil était affublé d’un énorme pansement. Je ne savais pas encore bien nager, c’est donc cousin Henri qui surveillait ma baignade, ce qui arrangeait sacrément mon père qui prétendait savoir nager pour épater ma mère, alors que c’était faux. Je l’avais compris l’été précédent, saisissant à cette occasion que les adultes pouvaient s’arranger avec la vérité. Je savais toutefois garder un secret, surtout si c’était pour protéger mon père. Cousin Henri avait un horrible slip de bain à rayures rouge et noir. La taille haute du slip en question lui donnait l’air, selon moi, de l’idiot du village, ce qu’il n’était pas. Honteuse, j’essayai de repousser les idées qui me venaient quant à ce que pouvait bien contenir ce slip immense. Je l’aimais beaucoup, cousin Henri, alors je ne refusais pas de me montrer avec lui malgré son piètre accoutrement. Dommage, ce slip, car il avait de l’allure, cousin Henri. Il était très grand et se tenait toujours très droit, sa carrure en imposait. Il avait échappé de peu au « Massacre d’Ascq », l’exécution de quatre-vingt-six civils innocents, perpétré par les Allemands en 1944, ce qui lui donnait une aura particulière dans la famille. Mon père, lui, restait bel homme dans son slip de bain noir. Lui n’était qu’un enfant en 1944, mais il avait combattu en Algérie. Pourtant, il avait peur des docteurs et ne savait pas nager.

 

 

 

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